Les Russes à Boulogne Billancourt: arrivée et installation

L’émigration russe à Boulogne Billancourt

Alors que la Russie est engagée dans la Première guerre mondiale auprès des Alliés (France, Empire russe, Empire britannique, Etats-Unis) contre l’Allemagne, le régime tsariste dirigé par l’Empereur Nicolas II est renversé. Les bolcheviks prennent le pouvoir lors de la Revolution d’octobre 1917 (le 7 novembre dans le calendrier grégorien car les Russes utilisent à l’époque le calendrier julien).

De 1917 à 1928-1929, entre 2 et 2,5 millions de Russes fuyant la révolution, puis la guerre civile, sont arrivés en Europe. Certains sont allés ensuite en Argentine, d’autres au Paraguay, en Amérique ou au Canada. En France, il en restait environ 350 000 (toutes les sources sont cités en bas de l’article).

Beaucoup, en fait, ne sont pas des Russes contrairement à ce qu’indique la mention figurant sur leur passeports. Ce sont plutôt des ressortissants d’Ukraine ou des provinces cosaques, les «vrais» Russes (Russes du Nord) provenant pour l’essentiel des deux capitales Moscou et Saint-Petersbourg.

Le problème identitaire est complexe, car les habitants des grandes villes d’Ukraine avaient peu de contacts avec les ruraux, étaient imprégnés par la culture russe et se sentaient Russes. Dans l’émigration, ce clivage subsiste favorisant le regroupement des ruraux en «associations ukrainiennes nationalistes» (la première pièce jouée en ukrainien à Boulogne Billancourt sera une satire dirigée contre les « Moskals », les Moscovites), tandis que les russophones se rapprochent des Russes du Nord.

Quant aux cosaques, ils vivaient avant la révolution dans des stanitsas (villages cosaques) proches de la mer d’Azov et de la mer Noire. Dans l’émigration, ils s’efforcent de recréer ces villages, comme la célèbre stanitsa de Montargis. À Billancourt, une « association du Kouban » apparait dès 1926, suivie deux ans plus tard d’une filiale de la stanitsa des cosaques du Terek à Paris.

Les cosaques se distinguent des autres «Russes» par leur mode de vie communautaire typique d’une société militarisée, par leur ardeur au travail et le désir de reconquérir leur indépendance par l’achat d’une ferme ou d’un taxi. À Billancourt, ils se tiennent à l’écart, surtout au début. Ils ont même leurs propres lieux de rencontres, le restaurant et le café « La Vague du Don ».

C’est finalement le troisième groupe qui est plus difficile à cerner pour les historiens, car instable et hétérogène: ces «Russes du Nord», probablement plus qualifies et plus cultivés.

Peu d’émigrants avaient l’intention d’obtenir la citoyenneté du pays d’accueil. Le général Wrangell, l’un des commandants de l’Armée Blanche, disait: « Si les circonstances l’exigent, acceptez la citoyenneté du pays qui vous a donné un abri. Mais n’interférez en aucune manière dans ses affaires intérieures. Soyez respectueux de la loi. Élevez vos enfants pour la Russie de demain. Une culture c’est bien, et deux c’est mieux. Restez peuple russe! » Leurs espoirs reposaient sur la lutte pour la restauration de la Russie et le retour dans leur patrie. Beaucoup souffraient de la nostalgie. Habitués à vivre en Russie dans des logement confortables et luxueux, nombre d’émigrés de la première vague migratoire, en raison de ressources financières limitées à mesure que le temps passait, furent contraint de loger à l’hôtel ou dans des appartements relativement exigus. 

La reconnaissance par la France de l’Union des Républiques socialistes soviétiques en 1924, fit prendre conscience à de nombreux réfugiés de l’irréversibilité de leur situation d’exilés et de la possibilité de non-retour.

Les Russes s’installaient là où vivaient leur concitoyens ou là où il y avait un emploi: à Paris, près de la rue Daru, où se trouve la cathédrale orthodoxe, ou dans le quartier de Montparnasse, pôle d’attraction des artistes. Le plus souvent, il s’agissait des banlieues d’Issy-les-Moulineaux et de Boulogne Billancourt, dont les usines avaient besoin de travailleurs après la guerre.

Dans ces «îles» où les Russes étaient regroupés, des épiceries russes sont rapidement apparues. Elles vendaient des « côtelettes russes », de la vodka, des pirojki. Des kiosques faisaient de la publicité pour les journaux immigrés, et l’on entendait le russe dans les rues. L’alphabet cyrillique orne les vitrines des boutiques. Les enfants pouvaient continuer à pratiquer leur langue maternelle à l’école du jeudi ou à l’église.

Une lampe s’allume dans l’épicerie. Des odeurs de cornichons salées, de viande en gelée et de poisson fumé s’en échappent. À l’angle de la rue, on vend du kvas; en face, un misérable photographe bat le pavé. En un mot, rien que de très habituel. On pourrait par moments se croire tout à fait chez soi, dans une de ces bourgades endormies du sud.

Nina Berberova, Chroniques de Billancourt

Boulogne et Billancourt

Il y avait l’aristocratique Boulogne-sur-Seine, où le prince Félix Youssoupov avait sa propre maison, un petit théâtre et un atelier de céramique et de porcelaine. A proximité se trouvait le « prolétarien » Billancourt. Là vivait un poète de génie Vladislav Khodassevitch, mais principalement des gens qui travaillaient dans les usines automobiles de Renault.

Boulogne Billancourt est né en 1925 de la fusion de ces deux communes. La population ne cessant de croitre, Boulogne Billancourt devient en 1931 la commune la plus peuplée de la banlieue parisienne avec 86 000 habitants, dont 12,7% d’étrangers (en 1926, les Russes représentaient 19% de la population étrangère de Bologne Billancourt).

Selon l’un des mythes, presque la majorité des émigrants russes, y compris des représentants de la noblesse, sont devenus des chauffeurs de taxi. En réalité, il était difficile de trouver un emploi de chauffeur de taxi, qui aurait dû connaître 20 000 rues. Par conséquent, l’un des premiers métiers de l’émigration russe est celui de comptable, car beaucoup ont suivi un enseignement supérieur en Russie. Les officiers qui savaient dessiner, ont trouvé leur place dans les bureaux de construction.

En outre, les studios de Billancourt recrutaient en fonction des besoins d’un tournage et employaient des émigrés russes comme machinistes, éclairagistes, décorateurs ou peintres en bâtiment.

La communauté russe génère également les emplois nécessaires à son propre fonctionnement interne, offrant ainsi des possibilités aux ouvriers de Renault désireux de quitter l’usine: ateliers de mécanique, salons de coiffures ou magasins de meubles. Quant aux femmes, elles gardent les enfants, travaillent à domicile « à la tache » ou comme serveuses dans les restaurants.

De nombreux restaurants et des cafés russes jouent un rôle de premier plan dans la vie sociale de la communauté. À Billancourt, il y a même un cabaret russe (rue Traversière) ou se produisent des danseurs caucasiens et des chanteuses tziganes. Sur le quai de Saint-Exupéry, se trouvait un célèbre restaurant russe « Slavianskiy Bazaar » (Bazaar Slave). Cet établissement portait le nom d’un restaurant moscovite dans lequel Constantin Stanislavski et Vladimir Nemirovitch-Dantchenko ont inventé un nouveau théâtre russe – Mkhat. Celui de Billancourt était considéré comme le meilleur restaurant de cette zone industrielle: un menu copieux et abordable et des programmes de concerts importants où les monarchistes se réunissaient le soir.


D’autres articles sur les Russes à Boulogne Billancourt:


Si vous êtes intéressés par la présence russe en France:

  • Berberova Nina, C’est moi qui souligne, Arles, Actes Sud, 1989;
  • Billankoursk, petit coin de Russie aux portes de Paris (reportage) https://www.francetvinfo.fr/france/billankoursk-petit-coin-de-russie-aux-portes-de-paris_2450004.html
  • Dictionnaire des étrangers qui ont fait la France, Pascal Ory (sous la direction), 2013;
  • Goussef Catherine, Immigrés russes en France (1900-1950), Paris, EHESS, 1996, 2 vol.;
  • Grouix Pierre, Russes de France, Monaco, Edition du Rocher, 2008;
  • Korliakov Andrei, Emigration russe : France 1917-1947, Paris, YMCA Press 2001;
  • L’émigration russe en France; « La recomposition d’un espace de l’entre-soi » comme exutoire par Isabelle Nicolini, Migrations Société, 2010/5 (N 31), éditeur: centre d’information et d’études sur les migrations internationales;
  • Menegaldo Hélène, Les Russes à Paris: 1919-1939, Paris, Autrement, 1998;
  • Raeff Eric, Russia Abroad. A Cultural History of the Russian Emigration 1919-1939, Oxford University Press, 1990;
  • Troyat Henri, Un si long chemin (entretiens), Paris, Stock, 1992;
  • Коваленко Юрий, « Мы не в изгнании, мы в послании… » http://portal-kultura.ru/svoy/articles/drugie-berega/93866-my-ne-v-izgnanii-my-v-poslanii-/
  • Мирей Массип, Истина – дочь времени. Александр Казем-Бек и русская эмиграция на Западе, 2010;
  • Носик Борис, Вокруг Парижа с Борисом Носиком. Том 1, 2012.

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