Prince russe Felix Youssoupov, tueur de Raspoutine, à Boulogne Billancourt. Sa vie ici en ses propres mots

Les Russes à Boulogne Billancourt – 5

* Les textes en cursif de cet article sont des extraits des Mémoires du Prince Félix Youssoupoff, paru dans les années 1950 sous les titres « Avant l’exil » et « Après l’exil » (Editions du Rocher, 2005). Contrairement à cette édition, je choisis de translittérer son nom dans l’article « Youssoupov ».

Avant l’arrivée à Boulogne Billancourt

Le prince Félix Youssoupov, comte Soumakoroff-Elston, né en 1887 est le fils cadet du comte Félix Soumarokoff-Elston et de la princesse Zénaïde Youssoupov . La famille résidait le plus souvent dans leur palais à Saint-Pétersbourg (quai de la Moïka, 94) mais également dans leurs domaines d’Arkhangelskoye (région de Moscou), de Rakitnoïe (région de Koursk) et dans leurs villas en Crimée .

Les revenus des Youssoupov au tournant des siècles venaient de l’agriculture, des usines, de la propriété urbaine et du pourcentage de titres investis dans des fonds bancaires et industriels en Russie.

La mort de son frère aîné, Nicolas, lors d’un duel en 1908, fait de Félix l’héritier de l’une des plus grosses fortunes de Russie.


Mariage

Après une jeunesse dorée et quelque peu scandaleuse, Félix Youssoupov épousa en février 1914 la grande-duchesse Irina Alexandrovna Romanova, nièce de l’empereur Nicolas II . Un an plus tard, leur fille Irina est née.


Assassinat de Raspoutine

Felix Youssoupov est particulièrement connu comme un participant du complot qui conduisit à l’assassinat de Grigori Raspoutine.

(* Grigori Raspoutine, homme de 47 ans et favori de la famille impériale, a eu une énorme influence sur la gestion de l’empire russe.)

Youssoupov, agé alors de 29 ans et quelques autres patriotes ont convenu de débarrasser la Russie de cet homme. Dans la nuit du 29 au 30 décembre 1916, Raspoutine est tué au sous-sol de la maison de Youssoupov à Saint-Petersbourg (quai de la Moïka, 94). Puisque parmi les conspirateurs se trouvait un membre de la famille impériale, la peine est limitée à l’exil: Youssoupov est assigné à résidence dans son domaine de Rakitnoïe (région de Koursk).

Cependant, les événements de la nouvelle année 1917 se développent en Russie à une vitesse incroyable. En février, a lieu une révolution, la monarchie tombe, les bolcheviks arrivent au pouvoir.

Les Youssoupov quittent la Russie. Apres un court séjour à Londres, ils s’installent à Paris…


Maison à Boulogne Billancourt

Descendus provisoirement à l’Hotel Vendôme, notre premier soin fut de nous mettre en quête d’un logis. Nos préférences nous auraient portés vers la rive gauche ou le Palais Royal. Toutes nos recherches demeurant vaines d’un coté comme de l’autre, nous allâmes visiter une maison qu’une agence nous signalait à Boulogne, 27, rue Gutenberg. Elle comprenait, outre le corps de logis principal, deux charmants pavillons, l’un donnant sur la cour d’entrée, l’autre sur la jardin. La maison nous plut et nous l’achetâmes. Le hasard me ramenait ainsi aux lieux où j’étais venu enfant; notre nouvelle acquisition n’était autre, en effet, qu’une des dépendances de l’hôtel habité jadis par mon arrière-grand-mère.

Peu à peu, tout s’organisa; meubles, tableaux et gravures trouvèrent leur place, et notre nouvelle demeure prit tout à fait bonne figure. Avec ses tonalités bleues et verts, elle rappelait, en plus grand, l’appartement de Londres. Des chambres supplémentaires à l’usage de nos compatriotes réfugiés furent aménagées dans les deux pavillons.

Les samedis soirs à Boulogne

Du rez-de-chaussée  de l’un des pavillon, qui servait précédemment au garage, je fis un petit theatre. Le peintre Jacovleff le décorera de figures allégoriques des Beaux-Arts; la danse y était représentée sous les traits de Pavlova. La salle, qu’un rideau séparait de la scène, était meublée comme un salon. Au fond de d’alcôve que formait l’escalier donnant access aux chambres, Jacovleff avait peint une Léda. Un motif d’instruments de musique ornait le trumeau de la cheminée, et une tente en trompe-l’oeil était peinte au plafond.

Tous les samedis soir, nous recevions dans le theatre du pavillon. Nos amis amenaient leurs amis, et chacun contribuait à garnir le buffet de victuailles et boissons variées. 

Nous avons formé à Boulogne une troupe de comédiens amateurs que dirigeait la célèbre actrice russe E. Roschina Insarova. Les comédiens et revues montées sur notre petit theatre connurent de grands succès. Nos amateurs ne manquaient ni de talent, ni d’esprit. La grande duchesse Marie, soeur de Dimitri, la princesse Wassiltchikoff; le ménage Ouvaroff et les nombreux petits-enfants de notre grand-écrivain Léon Tolstoi étaient parmi les meilleurs.

Nos soirées du samedi connurent bientôt une grande vogue. Elles réunissaient des gens très divers dont beaucoup d’artistes de toutes catégories: Melba, Nina Kochitz, Mary Dressler, l’étonnante Elise Maxwell, Arthur Rubinstein, Muratore, Montereol-Thores et beaucoup d’autres. La plupart des étrangers qui s’y mêlaient venaient là beaucoup par curiosité, un peu comme ils iraient aujourd’hui visiter les caves existentialistes de Saint-Germain-des-Prés. Peut-être s’attendaient-ils à être témoins de quelques scènes d’orgie plus ou moins scandaleuses. Mais à défaut de bacchanales, nous n’avions à leurs offrir que des danses, des airs de guitare, des chansons tziganes et cette franche gaieté dont ils s’étonnaient toujours qu’elle eût pu résister tant d’épreuves. En fait, c’est bien elle qui nous avait permis de les supporter. Mais cela est difficilement concevable pour l’esprit occidental. Dans cette atmosphère un peu folle, due sans doute pour une part à l’espèce de déséquilibre où nous avaient laissés les horreurs d’un passé récent, on pouvait voir une réaction contre le souvenir de ces jours terribles. Ce n’était pourtant pas uniquement au besoin de nous étourdir, ni même au nitchevo russe que devait être attribuée une si joyeuse insouciance. Ce que nul ne comprenait, c’est qu’un abandon total à la volonté divine, en nous mettant à l’abri du désespoir, préservait en nous la joie de vivre.

Une fois pourtant, j’ai apporté au programme de la soirée un supplément inédit, suffisamment corsé pour satisfaire les esprits les plus exigeants.

Une coutume bohémienne veut que la personne à qui s’adresse spécialement une chanson à boire ait vidé son verre avant que celle-ci se termine. Bien des femmes n’arrivant pas au bout de leur, je me voyais tenu de le finir pour que la tradition fût sauve. Le cup était-il particulièrement alcoolisé ce soir-la, ou avais-je déjà bu plus que de raison au moment où fut entonnée une chanson à boire? Toujours est-il que le résultat ne se fit pas attendre, et le pire fut que mon ivresse prit soudain une forme combative. Mes amis caucasiens, solides gaillards en costume national, s’entourèrent aussitôt et m’entraîneront hors du theatre. 

Je me réveillai le lendemain dans une chambre inconnue dont les fenêtres étaient ouvertes sur jardin. A mes pieds ronflait mon carlin; un gramophone était posé sur une table près de mon lit et, dans un fauteuil, dormait mon chauffeur. Mes Caucasiens avaient cru bien faire en m’emmenant jusqu’a Chantilly, où ils m’avaient déposé endormi dans une chambre de l’Hotel du Grand Condé.

Il est superflu de dire que l’accueil d’Irina fut glacial. Elle condescendit pourtant à me dire que, selon toute apparence, nos invités n’avaient rien remarqué d’anormal et qu’ils avaient pris congé en la remerciant avec effusion de cette charmante soirée. Peut-être avaient-ils réellement cru que mon numéro faisait partie du programme, et l’entrée en scène des Caucasiens en tcherkesska, le poignard passé dans la ceinture, pouvait fort bien avoir complété l’illusion.

Difficultés financières

Avec l’aide aux réfugiés russes, la création de la maison de couture « IrFé » et plusieurs procès juridiques pour diffamation, la situation financière des Youssoupov se dégrade.

Nul, en effet ne pouvait croire que de l’immense fortune des Youssoupoff, il ne subsistât à peu près rien. Tous demeuraient persuadés qu’il nous restait d’importants capitaux déposés dans les banques étrangères. En quoi ils se trompaient. Dès le début de la guerre, mes parents avaient fait revenir en Russie tout l’argent qu’ils avaient à l’étranger. Avec la maison du lac Leman, il ne nous restait pour tous biens que les bijoux et objets de valeurs que nous avions pu emporter en quittant la Crimée et les deux Rembrandts, rapportés en cachette de Saint-Petersbourg, qui avaient échappé aux investigations des bolcheviks. Ils étaient maintenant à Londres où nous les avions laissés en quittant l’Angleterre pour venir nous installer à Paris.

Les Youssoupov vendent la maison principale de la rue Gutenberg et s’installent dans le pavillon où était le theatre.

Notre vie à Boulogne se compliquait de plus en plus. L’état de santé de ma mère demandait la présence continuelle d’une infirmière, nous en avions maintenant deux qui se relayaient auprès d’elle et qu’il fallait loger.

L’appartement de la rue de la Tourelle à Boulogne Billancourt 

L’atmosphère de la maison où nous étions tous les uns sur les autres n’était plus tolérable. Je songeai à chercher dans le voisinage une garçonnière ou je pourrai m’installer avec Irina. Un rez-de-chaussée de deux pièces se trouva libre à deux pas de chez nous, rue de la Tourelle, un genre de petit studio où la lumière entrait à flots par de larges baies. J’y transportai quelques meubles, tapis et rideaux de la rue Gutenberg, et ce logis de hasard devint un coin accueillant que nous habitâmes finalement plusieurs années, jusqu’à la veille de la guerre.

Départ de Boulogne Billancourt

Comme ma mère se trouvait bien et que sa santé n’exigeait plus ma présence continuelle, nous songions à abandonner notre studio de la rue de la Tourelle pour nous installer à la campagne. Apres avoir battu longtemps les environs de Paris, nous finîmes par trouver une maison à louer qui nous convenait, à Sarcelles, sur la route de Chantilly. Cette maison qui datait de 18 siècle, rappelait assez curieusement certaines maisons de campagne en Russie. 


Post-scriptum

Le début de notre séjour à Sarcelles a sans doute été le temps le plus heureux que nous avons vécu en exil. C’était la première fois depuis notre mariage que je me trouvais seul avec Irina. Sarcelles n’est pas très loin de Paris, mais nous aurions aussi bien pu être au bout du monde. Apres les allées et venues continuelles de Boulogne, c’était la tranquillité absolue. Nous vivions comme des campagnards, nous levant de bonne heure et travaillant au jardin et au potager. Le reste du temps Irina dessinait et je lui faisais la lecture (été 1939).


Felix Youssoupov est mort paisiblement en France en 1967 à 80 ans. Il fut inhumé au cimetière de Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne) où il repose avec son épouse la princesse Irina Alexandrovna (morte en 1970), sa mère, sa fille et son gendre (la comtesse et le comte Chéréméteff).

Il resta, jusqu’à sa mort et malgré son refus de tout engagement politique, une des figures importantes de l’émigration russe et de la société mondaine parisienne.


Catalogue de vente des objets personnels du Prince et de la Princesse Félix Youssoupoff

D’autres articles sur les Russes à Boulogne Billancourt:


Ajouter un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s