Comment devient-on un génie: Leon Tolstoï et son journal intime

C’est une vérité reconnue que l’œuvre la plus importante de Leon Tolstoï est Leon Tolstoï lui-même – son image dans la culture et la littérature russe. Certains de ces héros rappellent clairement Tolstoï, soit par des événements de leur vie (comme Konstantin Levin dans « Anna Karénine »), soit par leur caractère (comme Pierre Bezukhov dans « Guerre et Paix ».)

L’oeuvre de Tolstoï est autopsychologique et découle de son journal intime, que Tolstoï a commencé à écrire à l’âge de 19 ans (en 1847). À cette époque, il est un riche propriétaire terrien qui a hérité du domaine de Yasnaya Polyana avec de nombreux serfs (le servage a été aboli en Russie en 1861). Tolstoï a tenu son journal avec des interruptions tout au long de sa vie (la dernière note est faite quatre jours avant sa mort, en 1910). Environ un tiers de 90 volumes des oeuvres du patrimoine littéraire de ce grand écrivain se compose de ses journaux intimes.

7 avril 1847 (8h du matin.) – Je n’ai jamais eu de journal parce que je n’en voyais aucune utilité. – Maintenant, que je suis engagé dans le développement de mes capacités, je pourrai juger de l’avancement de ce développement par le journal. – Il devrait y avoir un tableau de règles, et mes jours futurs devraient également y être définis. – Dans une semaine je vais au village. – Que faire de cette semaine? Étudier l’anglais et le latin, le droit romain. A faire: lire « The Vicar of Wakefield », en apprenant tous les mots inconnus et parcourir la 1ère partie de la grammaire; lire la première partie des « Institutions«  à la fois pour le bénéfice de la langue et pour le droit romain; rejouer avec Lily pour récupérer la somme perdue aux échecs.

18 avril. J’ai soudainement écrit beaucoup de règles et j’ai voulu les suivre toutes; mais ma force était trop faible pour cela. Maintenant, je veux me donner une seule règle et y ajouter une autre uniquement lorsque je suis déjà habitué à en la précédente. – La première règle que j’attribue est la suivante: №1 Fais tout ce que tu as décidé de faire. – Je n’ai pas suivi ma règle.

Tolstoï a commencé à tenir un journal pour observer le développement de ses capacités, se débarrasser des faiblesses, se perfectionner moralement. Le contenu principal des premiers journaux de Tolstoï consiste en une auto-observation et une autoreflexion, il rédige des projets pour sa journée et pour les années à venir. Pour établir les règles de vie pour lui-même, il distribue les taches à chaque heure de la journée et note leur accomplissement (ou non). Tolstoï veut comprendre les grands principes directeurs de la vie et déterminer les actions qui en découlent.

17 juin 1850. Je me suis levé à 8 heures, jusqu’aux 10h ne faisait rien, de 10h à 12h je lisais et j’écrivais le journal, de 12h à 18h déjeuner, repos, quelques réflexions sur la musique et la nourriture, 18h-20h musique, 20h-22h taches ménagères. – Cela fait le deuxième jour que je suis paresseux, je ne fais pas ce qui a été fixé. Pourquoi? Je ne comprends pas. Cependant, je ne désespère pas, je vais me forcer. – Maintenant, je trouve pour mon journal un objectif utile – un rapport de chaque jour, du point de vue des faiblesses à partir desquelles je veux m’améliorer. – Aujourd’hui. Ce matin, je suis resté longtemps au lit, je trainais – J’ai lu des romans quand il y avaient d’autres choses à faire; je me suis dit: il faut boire un café, comme si on ne pouvait rien faire en buvant un café. – J’ai fait de la gymnastique à la hâte. – À la maison, je sautais du piano aux livres, des livres à la nourriture et à la pipe.

Journal de Franklin

En 1851, Tolstoï commence un journal d’un caractère particulier:

8 mars 1851 – une tache à moi-même: «Faire un journal des faiblesses. (journal de Franklin) « .

* Benjamin Franklin, l’un des auteurs de la Déclaration d’indépendance des États-Unis de 1776, fait partie de la grande cohorte des génies des Lumières. Pour atteindre la perfection morale, il a élaboré un strict système d’acquisition de vertus et d’éradication de mauvaises habitudes, qu’il a suivi toute sa vie en notant dans son journal, plus tard connu sous le nom de Journal de Franklin.

9 mars. Je suis resté longtemps au lit (manque d’énergie). Lettre à Islavin (inattention). – Sorti avec de mauvais gants et sans manteau de fourrure (imprudence et hâte). Raconté à Panin à propos de ma construction immobilière (envie de me vanter). – Chez les Gorchakov (fausse honte et désir de me vanter). Chez Kireeva (inconsistance, lâcheté). Occupations pour le 10: se lever à 8h. De 8h à 9h – lettres, de 9h à 11h musique, 11h -13h escrime. 13h -21h les Anikeevs et promenade, gymnastique, déjeuner chez Lvov. – Soirée: lecture et agenda.

14 mars. Je me suis levé paresseusement (paresse), avait la flemme d’écrire les extraits (distraction), flemme de lire; J’ai menti à Koloshin et Dyakov (mensonge). Chez Lvov, j’ai parlé beaucoup, mais sans appeler les choses par leur nom (tromperie de soi). Faire pour le 15: De 8h à 9h lire et écrire, de 9h à 10h gymnastique et ordres aux domestiques, de 11h à 13h vente de chevaux, promenade et gymnastique, déjeuner, lire et écrire jusqu’au soir. Bania.

Tolstoï en déduit ses principales faiblesses. Il veut non seulement s’améliorer pour devenir meilleur, il veut aussi prêcher aux autres. Comme vous le savez, à la fin de sa vie, toute la Russie écoutait les sermons de Tolstoi.

Enregistrement de voix de Leon Tolstoi en français, 1908. Qu’est-ce que la religion.

Premières oeuvres

A partir du journal intime et des observations de lui-même, les premiers ouvrages grandissent directement: d’abord, « L’histoire de la journée d’hier » (История вчерашнего дня), ensuite, des récits « La matinée d’un seigneur » (Утро помещика), « L’enfance » (Детство).

Tolstoï est convaincu que le mensonge à soi-même imprègne toute la nature de l’homme et qu’il est nécessaire de corriger la situation à l’aide d’actions. Pour changer de vie et se mettre dans les conditions où on ne peut plus mentir à soi-même, Leon Tolstoï part pour le Caucase et rejoint l’armée active en tant que simple cadet (vu son origine sociale, il aurait pu être officier). De là naîtront ses « Essais caucasiens » (Кавказские очерки) et « Récits de Sébastopol » (Севастопольские рассказы).

Apres avoir commencé sa carrière littéraire, Tolstoï transforme son journal en un cahier où il accumule la matière pour ses futurs essais.

13 juin 1851. Je continue à être paresseux, bien que je sois satisfait de moi-même, excluant la volupté. – Quand les officiers ont parlé de cartes en ma présence, j’ai voulu leur montrer que j’aimais jouer. Mais je tiens bon. J’espère que même si je suis invité, je refuserai.

3 juillet. Voilà ce que j’ai écrit le 13 juin, et depuis j’ai perdu tout ce temps parce que je me suis emporté ce jour-là et j’ai perdu au total 850 roubles. – Maintenant, je tiens bon et je vis consciemment. Je suis allé à Chervlennaya, je me suis saoulé et j’ai couché avec une femme; tout cela est très mauvais et me tourmente beaucoup. Je n’ai jamais passé plus de 2 mois satisfait de moi, mais j’écris ceci en guise de punition. <…> Maintenant j’étais allongé derrière le camp. Quelle merveilleuse nuit! La lune vient de sortir de derrière la butte et éclaire deux petits nuages ​​minces et bas; derrière moi siffle le ​​chant lugubre et continu d’un grillon; au loin, une grenouille se fait entendre, et près de l’aoul, on entend, un coup le cri des Tatars, un coup l’aboiement d’un chien, et soudain tout se calme <…> Je me suis dit: je vais décrire ce que je vois. Mais comment? Il faut aller, s’asseoir à la table éclaboussée d’encre, prendre le papier gris, l’encre; salir ses doigts et dessiner des lettres sur le papier. Les lettres composent des mots, les mots – des phrases; mais est-il possible de transmettre le sentiment? Ne peut-on d’une manière ou d’une autre, verser dans autrui notre regard de la nature? La description ne suffit pas. Pourquoi la poésie est-elle si étroitement liée à la prose, et le bonheur au malheur? Comment faut-il vivre? Devrions-nous essayer de combiner la poésie avec la prose, ou profiter d’abord d’une chose et ensuite vivre à la merci d’une autre? – Dans un rêve, il y a un côté meilleur que la réalité; dans la réalité, il y a un côté qui vaut mieux que les rêves. Le bonheur absolu serait une combinaison de l’un et de l’autre.

Et toute sa vie…

Le contenu du journal de Tolstoï se diversifie chaque année. En plus des notes sur sa propre vie, il y a beaucoup d’observations intéressantes sur le monde qui l’entoure, les gens, beaucoup de réflexions sur des sujets sociopolitiques, philosophiques, éthiques, esthétiques. Au centre du journal se trouve l’auteur lui-même, ses pensées et ses sentiments, des souvenirs du passé et des projets pour l’avenir. Le monde extérieur intéresse l’écrivain dans la mesure où il affecte sa personnalité. Le journal contient de nombreuses réflexions profondes sur le peuple, «l’esclavage russe», la guerre de Crimée, le sort de la Russie. L’écrivain essaie différents types d’activités: publique (pour l’abolition du servage), pédagogique (ayant ouvert une école pour enfants paysans à Yasnaya Polyana). Le cercle de ses contacts s’élargit, il fait la connaissance d’éminents écrivains russes – tout cela se refléte dans les pages de son journal.

À la fin de sa vie, Tolstoï espérait que la publication de ses notes, «si vous laissiez s’en échapper tout ce qui est accidentel, obscur et inutile», pourrait être utile aux gens pour leur amélioration morale et la clarification des principaux problèmes de la vie.


Je suis laid, maladroit et je ne sais pas me comporter dans la société. Je suis irritable, ennuyeux pour les autres, impudique, intolérant et timide comme un enfant. Je suis presque ignorant. Ce que je sais, je l’ai appris moi-même d’une manière ou d’une autre, par à-coups et si peu. Je suis intempérant, indécis, inconstant, stupidement vaniteux et ardent, comme tous les gens mous. Je ne suis pas courageux. Je suis negligeant dans la vie et si paresseuх que l’oisiveté est devenue une habitude presque irrésistible pour moi. Je suis intelligent, mais mon esprit n’a jamais été testé à fond sur quoi que ce soit. Je n’ai pas d’esprit pratique, ni d’esprit mondain, ni d’esprit d’affaires. J’aime le bien, j’ai pris l’habitude de l’aimer; et quand je m’éloigne de lui, je suis mécontent de moi et je reviens à lui avec plaisir; mais il y a des choses que j’aime plus que le bien: la célébrité. Je suis ambitieux, et souvent, je crains qu’entre la renommée et la vertu, je choisirais la première. (7 juillet 1854)


Le texte en cursif de cet article sont des extraits du Journal intime de Leon Tolstoï, traduit du russe par Maria Drozdova.


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