Nijni Novgorod: attractions, curiosités, habitants (selon les Français du XIXème siècle)

En 2021, Nijni Novgorod fête ses 800 ans. Au cours des années, de nombreux envoyés officiels ainsi que des voyageurs ordinaires, sont venues l’admirer. Parmi eux il y avaient des écrivains français, qui ont partagé leurs souvenirs dans des essais et des lettres. Admiratifs et étonnés, ironiques et condamnants… voici quelques extraits de leurs impressions sur Nijni Novgorod et remarques sur les Russes.


Astolphe de Custine « La Russie en 1839 »

Jusqu’à présent je n’ai recueilli de la bouche des Russes que des discours confus. Est-ce défaut de logique, est-ce volonté arrêtée d’embrouiller les idées des étrangers? c’est je crois, l’un et l’autre.

Le site de Nijni est le plus beau que j’aie vu en Russie: il y a là non plus des petites falaises, de basses jetées qui se prolongent au bord d’un grand fleuve, des ondulations de terrain qualifiées de collines, au sein d’une vaste pleine: il y a une montagne, une vraie montagne qui fait promontoire au confluent du Volga et de l’Oka, deux fleuves également imposants, car, à son embouchure, l’Oka parait aussi considérable que le Volga, et s’il perd son nom c’est parce qu’il ne vient pas d’aussi loin. (comme tous les Français de leur temps, ces écrivains mettent Volga au masculin)

La ville haute de Nijni bâtie sur cette montagne, domine une plaine immense comme la mer: un monde sans borne s’ouvre au pied de cette crique <…> C’est un lieu à peindre; jusqu’à présent je n’avais admiré de vues vraiment pittoresques que dans les rues de Moscou et le long des quais de Pétersbourg, encore ces sites étaient-ils de création humaine; mais ici la campagne est belle en elle-même.

Le gouverneur de la ville m’a paru hospitalier et communicatif pour un Russe 

Je vous ai dit que chaque ville russe a son Kremlin; de même que chaque ville espagnole a son Alcazar; le Kremlin de Nijni avec ses tours d’aspects divers et ses murailles crénelées qui serpentent sur une montagne bien plus élevée que ne l’est la colline du Kremlin de Moscou, à près d’une demi-lieue de tour.

Lorsque le voyageur aperçoit cette forteresse du fons de la plaine, il est frappé d’étonnement; il découvre par moments au-dessus de la cime des pins mal venants, les flèches brillantes et le lignes blanches de cette citadelle: c’est le phare vers lequel il se dirige à travers les déserts sablonneux qui gênent l’abord de Nijni par la route de Yaroslaf. L’effet de cette architecture nationale est toujours puissant; ici les tours bizarres, les minarets chrétiens, ornements obligés de tous les Kremlins, sont encore embellis par la singulière coupe de terrain, qui dans certain endroits oppose de véritables précipices aux créations des architectes. Dans l’épaisseur des murailles on a pratiqué, comme à Moscou, des escaliers qui servent à monter de créneaux en créneaux jusqu’au sommet de la côte et des hauts remparts qui la couronnent: ces imposants degrés avec les tours dont ils sont flanqués, avec les rampes, les voûtes, les arcades qui les soutiennent, font tableau de quelque point des environs qu’on les aperçoive.

Le marché se conclut, et me voici tout fier d’avoir pris d’assaut un cabaret infect, qu’on me fait payer plus cher que le plus bel appartement de l’hôtel des Princes à Paris.


Alexandre Dumas « Impressions de voyage en Russie », 1858

Le 17 juin 1858, Alexandre Dumas anoncait aux lecteurs de son journal hebdomadaire Monte-Cristo qu’il allait faire un grand voyage en Russie et au Caucase. A Nijni-Novgorod, une surprise attendait Dumas. Le gouverneur de la ville l’avait invité à dîner…

La porte s’ouvrir et l’on annonça : « Le comte et la comtesse Annenkov. » Ces deux noms me firent tresaillir, et me rappelerent un souvenir vague. Je me levai. Le général me prit par la main et me conduisit aux nouveaux venus. « M. Alexandre Dumas », leur dit-il. Puis, à moi: « M. le comte et madame la comtesse Annenkov, le héros et l’héroïne de votre Maître d’armes ». Je jetai un cri de surprise, et me trouvai dans les bras du mari et de la femme.

C’était bien cet Alexis et cette Pauline dont Grisier m’avait raconté les aventures, et des aventures desquels j’avais fait un roman. <…> Le roman du Maitre d’armes était devenu très populaire en Russie. Si populaire, qu’un marchand de toile vendait, à la foire, des mouchoirs représentant une des scènes de ce roman, celle où la télègue qui conduit Pauline est attaquée par des loups.<…> Il va sans dire que mon héros et mon héroïne m’accaparèrent pour toute la soirée, ou plutôt que je les accaparai.


Théophile Gautier « Voyage en Russie », 1867

Les Russes aiment le vert et la verdure.

Et comment peut-on vivre sans avoir visité Nijni-Novgorod? D’où vient que les noms de certaines villes vous préoccupent invinciblement l’imagination et bourdonnent pendant des années à vos oreilles avec une mystérieuse harmonie, comme ces phrases musicales retenues par hasard et qu’on ne peut chasser?

Nijni-Novgorod exerçait depuis longtemps déjà cette inéluctable influence sur nous. Aucune mélodie ne résonnait plus délicieusement à notre ouïe que ce nom vague et lointain; nous le répétions comme une litanie sans en avoir presque la conscience; nous le regardions sur les cartes avec un sentiment de plaisir inexplicable; sa configuration nous plaisait comme une arabesque d’un dessin curieux.

Le rapprochement de l’i et du j, l’allitération produite par l’i final, les trois points qui piquent le mot comme ces notes sur lesquelles il faut appuyer, nous charmaient d’une façon à la foi puérile et cabalistique. Le v et le g du second mot possédaient aussi leur attraction, mais l’od avait quelque chose d’impérieux, de décisif et de concluant, à quoi il nous était impossible de rien objecter.

Nijni-Novgorod s’élève sur une éminence qui, après l’interminable succession de plaines qu’on vient de traverser, produit l’effet d’une montagne sérieuse. L’escarpement descend en pentes rapides jusque sur le quai égayé de verdure et suivi dans ses zigzags abrupts par des remparts en briques pleurés ça et là de quelques restes de crépi. Ces murailles crénelées forment l’enceinte de la citadelle, ou Kremlin, pour nous servir de l’expression locale; une grosse tour carrée se dresse au sommet et des clochers bulbeux à croix dorées, dépassant le mur, arrosent la présence d »une église dans la forteresse.

Plus bas se disséminent des maisons de bois, et sur le quai même de grands bâtiments rouges aux fenêtres encadrées de blanc déploient leurs lignes symétriques. Ces tons vifs donnent de la gaieté et de la viguerie aux premiers plans, et empêchent cette architecture strictement régulière d’être ennuyeuse à l’oeil.

Nijni-Novgorod est séparée en deux par l’entaille d’un ravin profond. Les murailles du Kremlin et une allée d’arbres servent de promenade couronnent la crête gauche; quelques maisons s’étagent sur la pente droite, mais elle se lassent bientôt s’escalader cette déclivité ou elles semblent glisser.

Il y a un proverbe russe sur les petits verres d’eau-de-vie: « Le premier entre comme un pieu, le deuxième passe comme un faucon, les autres voltigent comme de petits oiseaux »

Du reste, ce n’est pas une jouissance de gout que le moujik demande à la boisson, c’est l’ivresse et l’oubli. Il avale coup sur coup jusqu’à ce qu’il tombe comme foudroyé, et rien n’est plus fréquent que de rencontrer sur les trottoirs des corps étalés qu’on prendrait pour les cadavres.

Nous achevâmes notre soirée en nous promenant dans les allées qui entourent le Kremlin. La lune s’était levée, et parfois un rayon d’argent trahissait dans l’ombre des arbres un couple furtif se tenant embrassé ou marchant à petit pas la main dans la main.

Que faire du reste de la soirée? Un droschky passait; nous le hélâmes, et sans nous demander ou nous allions, il partit au grand galop. C’est assez la manière de procéder des isvoschtchiks, qui s’informe rarement de l’endroit où ils doivent conduire le voyageur. Un « na leva« , un « na prava » rectifient au besoin leur direction. 

Le lendemain, nous consacrâmes notre journée à visiter le partie haute de Nijni-Novgorod. D’un belvédère placé à l’angle externe du Kremlin et dominant un beau jardin public étalé sur le revers de la colline avec ses frais massifs de verdure et ses sinueuses allées de sable jaune, on découvre une vue prodigieuse, un panorama sans limite. A travers des plaines faiblement ondulées , et qui prennent dans le lointain des tons lilas, gris de perle, bleu d’acier, le Volga se déroule en larges replis, tantôt sombre, tantôt clair, selon qu’il réfléchit l’azur du ciel ou l’ombre d’un nuage.

Tout se perdait, s’effaçait et se fondait dans une immensité sereine, azurée, un peu triste, qui faisait penser à l’infini de la mer. C’était un horizon vraiment russe.



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