Leçons de vie des écrivains russes: échapper à l’ennui (Joseph Brodsky)

Extraits choisis d'un essai "Éloge à l'ennui" de Joseph Brodsky.

Connu sous plusieurs pseudonymes – mélancolie, nostalgie, toska, indifférence, spleen, apathie, cafard, dépression, léthargie, somnolence, désolation, découragement, etc., l’ennui est un phénomène complexe et en général, c’est un produit de répétition. Il semblerait donc que le meilleur remède devrait être une ingéniosité et une originalité constantes. Hélas, la vie ne vous donnera pas une telle opportunité, car l’essentiel dans la mécanique de la vie est justement la répétition.

C’est ainsi qu’elle – la vie – diffère de l’art, dont le pire ennemi, comme vous le savez, est un cliché. Par conséquent, il n’est pas surprenant que l’art ne puisse pas vous apprendre à gérer l’ennui. La seule façon de faire de l’art une échappatoire à l’ennui, c’est de devenir soi-même artiste. Mais même si vous marchez vers les machines à écrire, les chevalets et les Steinway, vous ne vous protégerez pas de l’ennui : vous serez vite étouffés par le manque de reconnaissance et les faibles rémunérations.

Tout ce qui révèle la régularité est donc chargé d’ennui. Dans une large mesure, cela s’applique également à l’argent – à la fois aux billets eux-mêmes et à leur possession. Evidemment, je ne vais pas proclamer la pauvreté comme une solution à l’ennui – même si Saint François semble y avoir réussi. Bref, que vous soyez riche ou pauvre, vous en souffrirez tôt ou tard.

Ennui-Votre-Vie

Vous vous ennuierez avec votre travail, vos amis, vos conjoints, vos amants, la vue depuis votre fenêtre, les meubles ou papiers peints de votre chambre, vos pensées, vous-même. En conséquence, vous essayerez de trouver des portes de sortie. Vous pouvez commencer à changer de lieu de travail, de résidence, de connaissances, de pays, de climat; vous pouvez vous adonner à la promiscuité, à l’alcool, aux voyages, aux cours de cuisine, à la drogue, à la psychanalyse.

Vous pouvez faire tout cela en même temps ; et cela peut aider jusqu’au jour où vous vous réveillerez dans votre chambre parmi une nouvelle famille et d’autres papiers peints, dans un état et un climat différents, avec un tas de factures de votre agence de voyage et de votre psychanalyste, mais avec le même sentiment vicié envers la lumière du jour. Selon votre tempérament ou votre âge, vous paniquerez ou accepterez cette sensation ; ou vous passerez à nouveau par les tracas du changement.

Essentiellement, il n’y a rien de mal à transformer la vie en une recherche constante d’alternatives, d’emplois, de conjoints, d’entourage, etc., à condition que vous puissiez vous permettre une pension alimentaire pour enfants et la confusion dans vos souvenirs. Cette recherche d’ailleurs, était souvent glorifiée à l’écran et dans la poésie. Le hic, c’est que cette recherche devient rapidement l’activité principale, et votre besoin d’alternative devient égal à la dose quotidienne du toxicomane.

Issue de secours

Vous pouvez essayer des romans policiers ou des films d’action – quelque chose qui vous envoie quelque part où vous n’avez jamais été verbalement / visuellement / mentalement auparavant – quelque chose qui dure quelques heures. Cependant, il existe un autre moyen de s’en sortir. Pas le meilleur, peut-être de votre point de vue, et pas forcément sûr, mais direct et peu coûteux. Ceux d’entre vous qui ont lu « A Servant to Servants » de Robert Frost se souviennent de la phrase : « the best way out is always through ». Et c’est ce que je vous propose.

Lorsque l’ennui vous envahit, laissez-vous aller. Laissez-le vous écraser ; plongez, atteignez le fond. L’ennui représente le Temps, pur et non dilué, dans toute sa splendeur répétitive, redondante et monotone et il vous enseigne la leçon la plus précieuse de votre vie : vous êtes petit et quoi que vous fassiez, tout est en vain. Cela ne sonne certainement pas comme musique à vos oreilles ; cependant, le sentiment de futilité de vos actions, même les plus grandes et ardentes, vaut mieux que l’illusion de leur valeur et de votre estime de soi qui les accompagne.

Personne ne peut dire ce qui vous attend, encore moins ce qui reste. La seule chose que je peux vous assurer : il s’agit d’un voyage aller simple. Essayez donc de trouver une certaine consolation dans la pensée que peu importe la station, l’arrêt là-bas n’est pas éternel. Vous n’êtes jamais bloqué – même lorsqu’il vous semble que vous êtes bloqué ; cet endroit devient votre passé aujourd’hui. Désormais, cette station diminuera pour vous, car ce train est en mouvement constant. Regardez-le avec toute la tendresse dont vous êtes capable, car vous regardez votre passé.


Cet article est composé des extraits d'un essai "Éloge à l'ennui", un discours aux anciens élèves du Durmouth College lu par Joseph Brodsky en juin 1989. L'essai est traduit par Maria Drozdova. Dans le texte d'origine, il n'y a pas de subdivision en paragraphes.

Joseph Brodsky (Иосиф Бродский) est un poète, essayiste, traducteur d'origine russe. 
Prix Nobel de littérature en 1987. 
Né en 1940 à Saint-Petersbourg, il commence tôt à écrire de la poésie. Mal compris et poursuivi en URSS, Brodsky est arrêté pour parasitisme en 1964 et envoyé aux travaux forcés dans la région d'Arkhangelsk. En 1972, le poète est contraint de quitter son pays natal, il s'installe aux Etats-Unis et enseigne dans différentes universités américaines. Le poète décède d'une crise cardiaque en 1996. 

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